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Contes, Nouvelles et Romans...

 

Histoires d'hier et d'aujourd'hui…
Jean Bruyat, sous sa plume sensible nous emmène dans le sillage des mots,
à l'écoute du temps, là où la mémoire funambule, là où nous retrouvons nos racines ou notre enfance.
Il était une fois …

 


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VELAN - JEAN BRUYAT

                  


     

Extraits

C’était  tout juste hier…

Lens Lestang, début de printemps 1894. Le feu crépite dans la haute cheminée au-dessus de laquelle, suspendu à une crémaillère noircie par les ans, un chaudron de cuivre mat ronronne paisiblement tel un gros chat.

           Les flammes viennent lécher le métal et communiquent leur chaleur à l’épaisse soupe de haricots, pommes de terre et lardons dont le charmant fumet emplit la petite cuisine. De multiples langues fourrées dévorent dans un sourd gémissement  les grosses buches de fayard au centre de l’âtre, pourpres, sur leurs chenets de fonte grise.

Derrière le léger voile de vapeurs aspirées par la bouche béante de la  hotte à hauteur d’homme, Marie (*), la maîtresse de maison, s’affaire. Elle épie chaque agitation suspecte à l’intérieur de la grosse marmite.  Cuillère  au  garde  à vous, elle surveille la cuisson tout en remuant la soupe par de larges mouvements circulaires. Son homme est dehors, dans le champ, juste au-dessus de la maison. Il passe la herse. Autour de la table, Francis, dix ans, l’air rêveur, écoute Henri, son frère de quinze ans son aîné.  Ce dernier envisage sérieusement d’installer  une petite boutique de cordonnerie au village....


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         ...Il  avance  entre les hautes herbes et s’arrête devant des pierres, stèles de fortune, déposées pêle-mêle par quelques mains anonymes. Beaucoup au village savent mais ne disent mot. « Faut pas dire ! Faut pas raconter ! Ces choses-là   ne    se  racontent  pas »…Mais  les  enfants d’hier sont comme ceux d’aujourd’hui, ils adorent les interdictions et les tabous pour mieux désobéir. Il y a quelque chose de savoureux dans la désobéissance, dans le passer outre. Tous ceux qui, un jour, ont osé le savent bien.

C’est ainsi sans doute que les caractères se forgent. Ce fut probablement le cas pour Francis. En réalité, le hasard l’avait, par la pensée, entraîné jusqu’aux Méneaux. Cet espace était devenu par la force des choses un petit cimetière. Celui des non croyants. Celui des impies.  Celui des enfants qui, pour seul crime, n’avaient pas été baptisés. Parents athées ou incroyants notoires, enfants décédés trop jeunes. Ils étaient là, dominant la vallée malgré l’insignifiance que le bien penser leur avait accordé.

L’église du moment dans sa grande générosité ne pouvait accepter ces enfants non reconnus par Dieu dans son cimetière, le vrai, celui des fidèles, près de la chapelle, protégé par les prières…Alors, il fallut trouver un autre lieu, plus hospitalier où la liberté de croire ou non, serait respectée. Un lieu où les non baptisés pourraient vivre leur vue éternelle...


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         ...Francis est maintenant blotti dans les plis du tablier de Marie qui l’a rejoint tandis qu’Henri est resté à l’intérieur pour surveiller le feu. Le garçon, agrippé aux pans de la robe en grosse toile de chanvre tissée, observe en silence. Il sent sous ses doigts la raideur du jupon que porte sa mère. Il ne parle pas. Il regarde.  Tous deux apprécient ce moment. Ils se délectent de l’éclosion  des mots qui, libérés, s’échappent.  Ils semblent éclore,  monter à ras du sol et exhaler les parfums de la terre. L’impatience monte jusqu’aux lèvres de Francis. Il susurre en levant les yeux vers sa mère :

                                    -Mais qu’est-ce qu’y fait le Baron ?  Y trie le meuvaises herbes ?

                                   -Chut ! Laisse faire ! Faut pas le déranger !  Tesa teu, u travoille !

            En effet, le temps qui entre nos doigts fuit sans cesse, s’est offert une pause. Rien qu’un instant. Un court instant. L’homme furtivement, du revers de la manche, écrase une larme qui lui coule sur la joue. Elle glisse et s’insinue  entre les poils de barbe puis vient se perdre et se réfugier dans le pli de la commissure des lèvres, bien à l’abri, sous la moustache...


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...Le dimanche 2 août 1914, les cloches de l’église répandent au-dessus du village une drôle de rengaine. Le tocsin. Tout le monde s’arrête, abasourdi. C’est vrai qu’on s’y attendait un peu mais pas si vite ! D’autres cloches tintent alentour à un rythme précipité, inhabituel dans le silence de la campagne. Moras, Lentiol, Marcollin…Elles appellent à la mobilisation décidée la veille.

Parmi les hommes valides, certains ont peur et s’inquiètent pour leurs terres et leurs animaux. Qui va prendre la suite ? Les femmes vont-elles pouvoir se débrouiller toutes seules ?  Pourtant,  il faut obéir à l’ordre de mobilisation générale. La certitude de retrouver bientôt les êtres chers qui restent au pays les accompagne et les rassure… « Z’allaient voir ! ».

Ils partent aux moissons, mais ils seront là pour les vendanges. C’est sûr !  Ils avancent vers l’inconnu, au-devant d’un destin qu’ils ne connaissent pas encore… Rien ne leur fait peur. Enfin presque ! Il  faut dire que les esprits avaient été bien préparés. Dans quelques semaines, deux mois tout au plus,  ils  seraient de retour. L’armée du « Kaiser » serait vaincue. « Sus aux Prussiens !  Z’allaient voir ! ».


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         ...Le temps s’égrène ainsi au rythme des saisons et des travaux jusqu’au jour où, en 1923, le pépé François Xavier, peu après sa Marie, fait une pirouette et tire sa révérence à la compagnie…

Le vieux corbillard cahotant l’emmène. Il pleut à verse. La montée à Châtenay se révèle être, comme à chaque enterrement sous la pluie, assez problématique. Les fers des chevaux glissent sur les galets mouillés tandis que la carriole  et son  chargement funèbre tanguent au gré des ornières, risquant plus d’une fois de se disloquer. Les planches soupirent mais résistent.  L’abbé Caillet suit, flanqué de deux enfants de chœur qui ont grand peine à  garder leur sérieux car l’un des chevaux s’est, sous l’effort, soulagé. Il vient, sans le savoir de  baptiser assez irrévérencieusement d’un liquide jaunâtre les chaussures du curé. Celui-ci, malgré tout, reste très digne. Imperturbable. Service oblige. Et puis, ses chaussures en ont certainement vu d’autres voire des pires lorsque, pour rendre visite à ses ouailles, il traverse les cours des fermes. 

Le maire, Francis Breille, assiste à la scène, flegmatique. Le sourire est là, au bord des lèvres mais refuse d’éclore. Il reste intérieur. Imperceptible. La satisfaction d’avoir assisté à cette bénédiction involontaire, suffit...


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...............…« Mais où sont les funéraill's d'antan ?
Les petits corbillards, corbillards, corbillards, corbillards

...Début août 1944, une colonne d’une cinquantaine de véhicules sous le commandement de Rudolph Selbrich dit Oberland, alors qu’elle se dirige vers Beaurepaire  est attaquée par un groupe de maquisards sur la route d’Hauterives. Suite à cette attaque, l’occupant, qui a établi son quartier général à Beaurepaire, perd huit hommes  et exige du maire Gaston Barbier que tous les hommes âgés de 17 à 35 ans se rassemblent place Yves Pagneux.

En milieu d’après-midi, un camion ramène les corps des huit allemands tués. Le Maire est, à nouveau, convoqué et ordre lui est donné de préparer huit cercueils, et de prévoir, pour le soir, le ravitaillement et le couchage pour 150 hommes. En outre,  il fallut remettre toute l’essence disponible en ville et livrer, au plus tôt, une liste d’habitants.

Le Maire contacte aussitôt un menuisier, Gaston Bruyat, et lui passe la commande concernant les cercueils. Ce travail correspondait d’ailleurs à l’idée des résistants qui utilisaient des bières afin de passer des messages d’un groupe à l’autre. Gaston est donc mis à contribution. Il fabriquait déjà un certain nombre de ces caisses mortuaires afin de faciliter les échanges entre les résistants du groupe « Jockey » mis en place en 1943 par un Anglais, un certain Francis Cammaerts, appelé également le « major Roger ».

..À la même époque, pas très loin de Lens Lestang, à Saint Donat sur l’Herbasse (*), un couple banal, Lucien et Elisabeth Andrieux semble mener une vie paisible. Ils sont arrivés dans le village en juillet 1943 et logent chez un menuisier, Pierre Bret. Ils comptent parmi les réfugiés. Du moins, c’est ce que la majeure partie de la population locale croit.  Il y avait, en effet, beaucoup d’expatriés dans la région des « Collines ». Alors deux de plus, deux de moins, ça ne se remarquait pas. Seuls quelques habitants, dont les époux Chancel,  pharmaciens et résistants, ainsi que l’abbé Lemonon et Etienne Grappe, futur Maire de Saint Martin d’Hères en Isère, connaissent leur véritable identité. Ce sont apparemment des « gens de lettres ». Ils sortent peu dans le village. Personne ne les remarque vraiment.

L’homme, Lucien Andrieux écrit  de  temps  en temps  des  « billets »  qu’il signe «François la colère ». On devine à la teneur de ces textes qu’il n’est pas du côté du Maréchal.  Il poursuit avec son épouse un travail paisible d’écrivain. Il termine d’ailleurs à Saint Donat quelques écrits qu’il publiera plus tard : un roman, « Aurélien » ainsi que quelques nouvelles figurant dans un recueil appelé :
«  Servitude   et   grandeur   des   Français  »  et   de
nombreux poèmes rassemblés dans « La Diane française » ou « Le musée Grévin ». C’est un intellectuel qui passe souvent son temps avec son épouse dans une modeste cabane dans le jardin à l’abri des regards. Le pharmacien Jean Chancel leur rend souvent visite. On devine parfois à tombée de nuit, entre les branchages du parc, leurs trois silhouettes qui s’affairent autour d’une table. Les discussions paraissent parfois animées, puis la lampe s’éteint et des silhouettes glissent furtives parmi les ombres de la nuit.

            Pendant son séjour à Saint Donat, le couple va publier un journal « La Drôme en armes », dont le premier exemplaire, confectionné dans la cabane de jardin, est daté du 10 juin 1944.

 « Soldats sans uniforme ! Milice patriotique ! Le long et patient travail de la résistance a créé l’ouverture du second front…Vous êtes de cette Drôme…Vos armes ne vous ont été confiées que pour combattre l’ennemi non pour parader… ».

 

Ce manuscrit est écrit à la main par Elsa Triolet car, Lucien  et Elisabeth Andrieux n’étaient autres que Louis Aragon et Elsa Triolet. Ils ont mobilisé depuis Saint Donat de nombreux intellectuels, écrivains, juristes, médecins, de la zone sud. Elsa rédige « Le premier accroc coûte deux cents francs» qui lui vaudra le prix Goncourt 1944.       

  

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...Le soir, nous jouions aux cartes  après la soupe, et surtout après « chabrot » dénommé ici-bas, « chichole ». Ce moment important dans le déroulement du repas suivait chaque fois un rituel immuable Mon grand-père n’en dérogeait jamais. Il s’arrêtait de manger lorsqu’apparaissait le fond de son assiette. D’un geste prompt il rejetait sa casquette en arrière. C’était le premier signal. Ma grand-mère, aussitôt  se levait et allait chercher la bouteille de vin mise au frais dans l’évier, sous les escaliers. En « bonne épouse », elle versait dans le restant de soupe le contenu d’un bon verre de vin mais au moment où elle s’apprêtait à ranger le « litron » comme elle disait, le baron, non content de la faible ration  qui lui avait été imposée, exigeait une rasade supplémentaire.  Léa s’exécutait sans mot dire. Un simple haussement d’épaules suivi d’un regard désespéré en direction du ciel, comme si une aide providentielle fût attendue, et la bouteille retrouvait son rangement. « L’omo bian l’baco l’baron ». Nous attendions ensuite le second signal, une éructation aussi sonore que brève, un mouvement de va et vient de la manche de chemise sur la bouche et la moustache. Le pépé était fin prêt...


? Oubliées, restées dans l’ombre des éclats de pierre, trop vite époussetés, sous le ciseau d’un maître graveur de circonstance…39 noms à l’éternité conf bord de Marne, de Champagne en Artois. Des vies, par l’entêtement borné de quelques

 









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