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Contes, Nouvelles et Romans...

 

Histoires d'hier et d'aujourd'hui…
Jean Bruyat, sous sa plume sensible nous emmène dans le sillage des mots,
à l'écoute du temps, là où la mémoire funambule, là où nous retrouvons nos racines ou notre enfance.
Il était une fois …

 


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Automne 42 - JEAN BRUYAT





Extraits

*Soudain Clovis crut percevoir entre fausses notes fraichement échappées de l’âme du violon de Jacques et l’insolence des étincelles qui jaillissaient de l’âtre puis tombaient irrévérencieuses au sol, un bruit bizarre…On dirait des chaines qu’une main mystérieuse –  celle de Dieu ? Décidément ! - traine sur le dallage du perron devant la maison. Un  cri plaintif, presque inaudible, aussitôt s’ensuivit. Un gémissement si bref que le garçon en douta. Il jeta instantanément un regard circulaire sur l’assemblée. Personne n’avait réagi. J’ai pas rêvé pensa-t-il ! Il prit son courage à deux mains et se dirigea vers la porte. Il l’ouvrit brusquement et sortit juste à temps pour apercevoir, suivant le mur de la grange, une étrange silhouette qui déguerpissait, claudicante, portant vraisemblablement quelque chose sous son bras. Le grincement métallique du portail  sur ses gonds ne fit que confirmer  la fuite de l’inconnu.

Clovis, perplexe, rejoignit les invités dans la cuisine. Dans cette nuit noire et profonde, il mit tout de même un point final à ce qu’il croyait n’être qu’une sorte d’illusion nocturne sans importance.

Son esprit se plongea de nouveau parmi les constellations d’escarbilles  flamboyantes. Elles lui rappelaient les yeux de son ami Luigi, petit bonhomme de son âge".


*Heureusement, les garçons avaient conservé leur appartenance à l’école publique. C’était toujours avec un immense plaisir qu’ils retrouvaient, lorsque les travaux des champs le permettaient, ce cher « père » Droulet, leur maître.  Il exerçait à l’école de  Montalieu depuis une quinzaine d’années. Bien avant que le bâtiment eût servi d’épicerie (*). Il avait su conquérir la confiance des enfants grâce à ses qualités humaines, sa forte personnalité et d’indéniables compétences professionnelles. Tout un petit peuple piaillard, remuant mais avide de connaissances, l’attendait chaque matin dans la grande salle de classe. Chacun avait confiance en cette école de la République qui leur offrait une chance, et qui leur ouvrait d’autres horizons que la vie des champs".


            *Un après-midi du mois de mai, en sortant de l’école les enfants rencontrèrent deux personnages qui auraient pu sortir tout droit des pages d’un roman de Victor Hugo. Sur la placette, devant la fontaine, se tenait un bien curieux équipage. L’homme, imposant, bien campé sur ses deux jambes, appuyait sa grosse paluche sur une trique au bois luisant, poncé patiemment par des années de patine manuelle. Chemise en grosse toile écrue et gilet de laine matelassé aux épaules, il impressionnait par sa haute taille. Presque majestueux chapeau en feutre légèrement penché sur le côté, il observait les enfants.
          La femme, la tête entourée par un fichu noir qui ne laissait voir  qu’un visage de porcelaine, attendait.  Elle portait une robe noire, assez longue que recouvrait en grande partie un tablier bleu foncé qui arborait fièrement une grande poche ventrale. Parfaitement immobile, elle tenait dans sa main droite un tambourin ourlé de cymbalettes et dans sa main gauche les rênes d’un mulet attelé à une carriole à petites roues, chargée de toutes sortes d’objets : vaisselle, ustensiles de table, casseroles, poêlons, outils, draps, serviettes, tissus, fils à coudre, aiguilles à coudre, à tricoter. L’attirail du parfait colporteur.

            Derrière l’homme et la femme, au second plan, au bout d’une chaine en fer à gros maillons, une masse brun roux, énorme. Un ours au bout d’une chaîne ! Tiens !  Tiens ! Une chaine ! Remarqua aussitôt Clovis ! Ouvrons l’œil !"

            *Un personnage cet Amiral ! Il gérait tout le trafic fluvial de l’Isère transitant  par Goncelin. Il suivait aussi bien le minerai de fer extrait des mines d’Allevard destiné aux fonderies royales de Saint Gervais pour la fabrication des canons de la Royale, que le sel venant de la Méditerranée ou les vins et le blé.
            Lili que le personnage fascinait surmonta tout à coup son appréhension :

                                    -Dites Amiral ! Y font quoi avec le fer ?

                                    -Ah ! Ça j’peux te répondre ! Avec le fer ! Ben d’la gueuse, dans les fonderies, mon bonhomme !

            La gueuse ! Ce mot tinta immédiatement dans l’oreille de Clovis. Il l’avait gravé dans sa mémoire pour le servir un peu plus tard, depuis  la soirée des mondailles. C’est comme ça que le Chouineur avait dénommé la Marie…Non ? Mais quel rapport avec le fer ? Et puis il parlait du Victor, le commis du père Berru qui astiquait la planche à laver ! Bizarre !

            À ce moment précis, son regard fut attiré par  un homme qui déchargeait les marchandises et dont la stature dominait toutes les autres. Je rêve pas, c’est bien le Victor que j’aperçois là-bas ! Qu’est-ce qu’y fout là ? Il n’y prêta pas davantage attention et reprit le fil de l’explication donnée par l’Amiral.

                                   -De la fonte si tu préfères pour fabriquer les canons qui seront acheminés jusqu’à Arles pis après vers Marseille pour équiper les galères et enfin destination Toulon pour les gros bateaux de ligne. Et vous savez où elles se trouvent toutes ces villes ?

            Les mots galère et fonderies restèrent aussitôt accrochés aux pensées de Clovis. Cela lui rappelait les lectures des épisodes traversés par ce forçat du nom de Jean Valjean, à l’école ou avec le père de Luigi ainsi que son vécu aux fonderies".

          

           *Or, un soir, alors que Clovis admirait une fois encore la coulée de métal flamboyant, une ombre géante, sur le mur, se détacha. Elle glissa instantanément d’un mur à l’autre. Le gamin distingua cette fois, nettement, entre poulies et courroies, la silhouette d’un homme portant casquette et cape ainsi que celle d’une sacoche ou d’un sac qui semblait posé à terre. Le sac ! Bon Dieu ! Un grand sac ! Comme celui que j’ai vu l’autre jour sous le hangar de Giuseppe ! Clovis demeura pétrifié, immobile, pendant quelques instants, le temps qu’il fallut à la silhouette pour disparaitre aussi vite qu’elle avait apparu. C’est quand même pas un rêve, nom d’une pipe ! Cette fois, j’ai bien vu ! Pesta Clovis. Et, la cape, ça correspond aussi avec ce que j’ai aperçu sur le chemin qui borde l’Alloix, derrière le grand chêne. Va falloir un jour que j’en ai le cœur net ! Se dit-il. Le moment de surprise passé, il se laissa gagner par l’atmosphère ambiante".


*La disparition de Giuseppe se répandit comme le vent du soir soufflant sur l’Alpe. Elle suscita de nombreuses questions au village. Pourquoi cet homme était-il parti ? Pour aller où ? Paris ? Belle excuse ! En abandonnant femme et enfant. Pas normal tout ça ! J’l’avais bien dit ! On pouvait pas s’y fier à cet étranger ! La preuve ! Vermine !

Le lendemain, alors qu’elle faisait son tour d’horizon quotidien de Montalieu à la recherche de quelque ragot, la « Fouine », la vieille Mélanie Pupin, laissa tomber son regard sous le petit pont qui enjambe l’Alloix, dans le virage, tout en bas du hameau.

Elle s’avança, s’appuya sur le parapet, et aperçut sortant de l’eau une sacoche en cuir. Intriguée, elle se pencha un peu plus, et, stupeur, elle découvrit le corps d’un homme au crâne rasé, allongé sur le ventre, le visage baignant dans la rivière. Aussitôt, elle courut prévenir Marius son époux.

                             -Marius ! Vins vite ! Y a un mort dans l’Alloix !

                        -Qué tu me chantes là ! Y a pas plus de macchabé sous l’pont de l’Alloix que de beurre au cul d’mes vaches !

                             -Vens que j’te dis ! J’l’ai vu comme j’te vois ! Là-bas sous le petit pont en bas d’la route ! Un type tout chauve !

Marius dut se rendre à l’évidence. Il y avait bel et bien un cadavre sous l’arche du pont. Un homme, assez grand, crâne rasé, la quarantaine environ, casquette basculée sur le côté. Une cape noire s’ouvrait largement sur une chemise de toile blanche et un pantalon de velours noir visiblement un peu trop court pour lui. Un pantalon de dépannage vraisemblablement.

                      -Bou Diou ! C’est ben vrai ! Va prévenir le Maire tout de suite ! Il avertira les gendarmes ! Moi J’reste ici. En attendant, personne doit rien toucher ! Je surveille !

       
            *L’homme, pas très grand, coiffé d’un grand chapeau de feutre gris-vert qui lui mangeait la moitié haute du visage, habillé sempiternellement d’un pardessus noir crasseux qui lui tombait sur les chevilles, ne jouissait pas d’une bonne réputation. Il vivait de peu. Certains au village affirmaient même qu’il mangeait les chats. D’ailleurs, plus aucun greffier mignon, encore sain d’esprit, n’osait s’aventurer du côté de sa masure, de peur de terminer en civet, dans la casserole. Il gagnait quelques sous grâce surtout au trafic d’alcool qu’il pratiquait de temps en temps sur l’Isère. Sa barque glissait sur le flot régulier du fleuve. Elle s’enfonçait silencieuse dans l’obscurité de la nuit pour livrer au grand dam des gabelous qui jamais ne le surprenaient, quelques nourrices de gnôle à un mystérieux correspondant de son acabit, près de Domène, plus en aval.

 

            *Vers la fin du mois de septembre, après le cerclage d’une énième paires de roues de charrettes, les enfants, en bas de la combe, s’apprêtaient à se déshabiller. Ils allaient pouvoir délayer dans l’eau fraîche de l’Alloix les dernières sueurs d’un été persistant. Ils entendirent soudain un sifflement strident qui les fit frissonner de la tête aux pieds.

                                   -Z’ avez n’entendu ? Osa Lili…

            Clovis et Luigi ne relevèrent même pas la provocation syntaxique si évidente tant elle frisait l’inconvenance.

                                   -C’est quoi ? Ça vient d’là derrière, rétorqua Luigi.

                                   -Fais attention Clovis ! T’approche pas ! On sait jamais ! C’est p’t’être un signal ? On est repérés ! Fais gaffe !

            Clovis pensa aussitôt à ce bruit de chaine qu’on traine. Enfin, il n’était plus le seul à entendre des bruits. Même Lili l’avait entendu ! C’est pour dire ! Il n’avait donc pas rêvé ! Il ne rêvait pas ! Tout à coup, les feuillages s’écartèrent. Merde ! C’est pas la chaine lâcha Clovis. C’est… !


             Une large ceinture rouge barrant un pantalon noir apparut. Le noir et le feu enfin réunis.

 



 

       


                         


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